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DOCTEUR EN SCIENCES POLITIQUES/ CHERCHEUR MOYEN-ORIENT/ CONSULTANT INTERNATIONAL/ INTERNATIONAL CONSULTANT

LETTRE POUR LES JEUNESSES ARABES A PARAITRE (16 MAI 2018)

LETTRE POUR LES JEUNESSES ARABES

 

CONCEVOIR UN AVENIR SOLIDAIRE

 

Paris, Bruxelles, Londres, Berlin, Stockholm, Nice, Barcelone, Manchester, Marseille, Trèbes… Le point commun de tous ces attentats, qui ont bouleversé le monde reste qu’ils ont tous été commis sur le sol européen par de jeunes Arabo-musulmans du pourtour méditerranéen, enfants d’immigrés maghrébins nés en Europe ou ressortissants d’Algérie, Maroc ou Tunisie.

Ce terrorisme d’une forme nouvelle résulte de l’enfermement de ses auteurs dans un triple échec face au coeur de la société de consommation occidentale: échec d’une identité arabe positive depuis des siècles, déceptions à l’égard des promesses républicaines d’égalité et enfin échec de la démocratisation des sociétés arabes depuis la fin des colonisations.

Seule la restauration d’une identité méditerranéenne pour tous, et de ses valeurs démocratiques, – liberté, solidarité et fraternité –, permettra de sortir de la spirale de la violence. Seule cette restauration faite de ses différences permettra de refonder une harmonie dans la région du nord et du sud de la Méditerranée.

Les deux auteurs esquissent un projet d’espérance pour des millions de jeunes du nord et du sud, à la culture et l’héritage communs.

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Azouz Begag a la double nationalité française et algérienne. Docteur en Économie, chargé de recherche au CNRS, il est également romancier et a été ministre de la Promotion de l’Égalité des chances de 2005 à 2007.

Docteur en Sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/terrorisme et radicalisation.

Sébastien Boussois est enseignant en relations internationales et collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles) et de l’OMAN (UQAM Montréal).

 

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Format 145X190

144 pages

10€

EAN 9782367601328

sortie nationale le 16 mai 2018

DISPERSION DU DJIHADISME ET BIG BANG IDEOLOGIQUE

Il est toujours étonnant à chaque nouvel attentat tragique survenu en Europe d’entendre certains politiques ou experts persistant à nous expliquer que nous avons passé le plus gros du danger depuis la chute de Daech [groupe État islamique] et que les retours de combattants n’ont pas été si catastrophiques. Chaque attentat survenu en France ou en Occident nous renvoie inévitablement en réalité à nous interroger sur la géopolitique mondiale de l’islamisme et à la puissance de captation d’une idéologie matérialisée sur un territoire disparu, mais qui n’en serait en réalité devenue que plus puissante et universelle.

Aujourd’hui, l’internationale islamiste est nourrie par un véritable « big bang idéologique », une force naturelle difficile à éradiquer : car après l’heure de l’attraction de milliers d’individus vers son centre gravitationnel, c’est l’heure désormais, non pas de sa disparition, mais bien de la dispersion dans le monde entier de l’idéologie de mort.

Ce n’est donc pas uniquement une question de danger représenté par des combattants aguerris de retour de Syrie ou d’Irak, mais bien d’une armée de l’ombre de jeunes dont la vocation pourrait se déclencher pour au moins deux raisons : déception de la courte durée du projet daechiste et conviction qu’un complot, un de plus, est à l’origine de l’effondrement de leur « rêve » de résurrection de l’homme musulman nouveau sur une terre nouvelle.

Sur une armée de près de 80 000 soldats, Daech a attiré en cinq ans entre 20 000 et 30 000 combattants étrangers venus du monde entier, soit en réalité près de 80 pays. Cela signifie que l’idéologie de Daech a non seulement suffisamment infusé pour représenter un corpus idéologique crédible et légitime aux yeux de milliers de jeunes prêts à rejoindre ses rangs, mais cela signifie aussi qu’au-delà de ceux qui ont passé le cap, un grand nombre dont on ignore encore l’ampleur, et pour cause, est en train de se radicaliser progressivement dans une montée des tensions mondiales autour de l’Islam. Les causes qui ont entraîné nombre de jeunes à adhérer à cette idéologie n’ont à ce jour trouvé aucune solution, et ce terreau en veille peut être sollicité à la prochaine fenêtre d’opportunité : répondre à leur mal-être et leur donner un sentiment d’existence. Enfin. Depuis trois ans, tout est investi dans le sécuritaire, mais si peu dans la prévention de la radicalisation en amont, et ce, dès l’école.

Nouvelle ère ?

À chaque attentat, on nous explique que la chute de Daech est le début d’une nouvelle ère. Mais laquelle ? Celle de la paix ? Celle du retour au calme ? Bien au contraire : il y a fort à craindre que ce ne soit qu’un retour provisoire avant la tempête. L’idéologie fermente mondialement et les graines sont en train de germer.

L’attentat de Trèbes, revendiqué probablement de manière opportuniste, l’a été rapidement par une « antenne » cachée de Daech via son agence de presse. Peu importe, car ce qui compte, c’est bien de continuer à terroriser, le temps de la restructuration et de la dissémination des djihadistes sur de nouveaux terrains de combat et d’agitation. Mieux : c’est l’occasion, après une première expérience de califat réussie, puisque matérialisée alors que personne n’y avait cru, de tenter désormais l’expérience ailleurs et de développer ou de renforcer des territoires acquis à la cause depuis l’Asie, comme les Philippines ou l’Indonésie, l’Afrique centrale et de l’Ouest (comme au Nigeria avec le califat de Sokoto), ou les Balkans (où la Bosnie Herzégovine est un territoire sensible où a eu lieu le plus grand génocide de musulmans de l’histoire récente en 1992 à Srebrenica, et qu’il suffirait d’invoquer pour le venger et en faire une cause nouvelle de combat, cette fois-ci au coeur même des frontières terrestres de l’Europe).

La cause djihadiste regarde vers l’avenir, mais n’oublie pas le passé. Il ne faut pas oublier les terres d’origine du djihad, qui n’ont jamais été expurgées définitivement du mal : les FTF (foreign terrorist fighters) sont suffisamment endoctrinés, galvanisés et prêts à aller jusqu’au bout pour ne pas rentrer chez eux pour finir en prison, mais bien au contraire plutôt prêts à se rendre sur des lieux de « ressourcement ». Car le premier Daech fini, le retour aux origines permettra probablement de reprendre de la force idéologique et physique : Afghanistan et Sahel sont de parfaites poches de repli le temps de se refaire.

Territoire mondial virtuel

Le premier Daech serait-il en réalité un premier signe lancé ? Voire un signe divin ? C’est une possibilité : Damas et Bagdad, capitales historiques de vrais grands empires civilisationnels, purifiés de leurs mécréants, n’ont jamais été aussi près de ressusciter. Avec Internet, ce n’est plus un petit territoire régional et localisé qui peut exister temporairement : c’est un gigantesque territoire virtuel mondial qui peut se développer éternellement. Internet est un vrai cimetière vivant.

Autre point de ressourcement qui concourt à maintenir vivante et floue la réalité de l’idéologie daechiste : se redéployer pour le moment selon un modèle plus proche de celui d’al-Qaïda, c’est-à-dire mondial, universaliste et extraterritorial.

L’objet de notre propos n’est pas d’inquiéter outre mesure l’opinion. Il est de penser différemment l’évolution d’un mouvement politique et religieux extrémiste qui n’a rien à voir avec les mouvements d’extrême gauche ou d’extrême droite qui, à un moment ou à un autre, ont fini par s’effondrer. Définitivement ? Jamais. C’est reculer pour mieux sauter. Il en reste toujours quelque chose, malgré les horreurs. Il faut voir désormais plus loin : pour la prévention de la radicalisation qui prend du temps à faire ses preuves, un temps nécessaire, comme pour la prospective autour des enjeux de la géopolitique mondiale des 20 prochaines années. Les analyses courtermistes et rassurantes dans l’instant pour satisfaire l’opinion nous ont déjà coûté assez cher en Occident et ailleurs. Trèbes n’est pas qu’un petit village de l’Aude, dans le sud de la France, au coeur du Vieux Continent. Il est une poussière d’atome au beau milieu de la galaxie globale, mais qui a son importance.

 

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/523918/dispersion-du-djihadisme-et-big-bang-ideologique

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La question migratoire, l’enjeu numéro un des relations internationales de ce siècle

Notre espace contemporain poursuit l’œuvre engagée par l’homme depuis des millénaires: couper, casser, rompre, diviser, exclure.

24/02/2018 07:00 CET | Actualisé 24/02/2018 16:42 CET

HANI AMARA / REUTERS
La question migratoire, l’enjeu numéro un des relations internationales de ce siècle.

« La Méditerranée a été une arène, un champ clos où, durant trente siècles, l’Orient et l’Occident se sont livré des batailles. Désormais la Méditerranée doit être comme un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici divisés. La Méditerranée va devenir le lit nuptial de l’Orient et de l’Occident. »

Michel Chevalier (1806-1879)

Ce texte extrait d’une série d’articles publiés sous le titre Le Système de la Méditerranée, du saint-simonien Michel Chevalier a été écrit en 1832. Près de deux siècles plus tard, nous n’avons guère malheureusement avancé. Des flots d’hommes malheureux ont quitté leur pays pour rejoindre des terres hostiles qui ne veulent pas vraiment d’eux. La Méditerranée est devenue un cimetière marin, l’Europe un manoir hanté de morts-vivants. D’un côté, paraît-il, l’Orient, de l’autre l’Occident.

La rupture entre les deux mondes avec la Méditerranée en tant que frontière infranchissable ne serait en effet que pur artifice, fournissant à des centaines de milliers d’hommes de simples identités de papier. Il y a sûrement de cela dans une région qui fut toujours en construction et sous tension. Il paraît clair que seule la paix en Méditerranée conduira à la paix universelle, pour reprendre les termes des saint-simoniens. La paix en Orient amènera la paix en Occident, et vice versa.

Notre espace contemporain poursuit l’œuvre engagée par l’homme depuis des millénaires: couper, casser, rompre, diviser, exclure. L’Europe s’est construite dans un système inclusif, ne faisant qu’exclure d’autres populations, les rendant quelque part plus jalouses ou rivales chaque jour. Le monde arabo-musulman est éternellement à la recherche de son unité.

En attendant, ce sont « leurs » réfugiés qui sont dans « notre » Europe. Quelque part, ce sont aussi « nos » réfugiés, car nous portons une responsabilité entière et universelle à la gestation et l’alimentation de tous ces conflits moyen-orientaux. C’est par l’unité, que chacune des parties rejette, que le chemin se tracera vers ce que Kant appelait la paix perpétuelle. Aider ces hommes ici est non seulement une nécessité mais un devoir; les aider par la suite à rentrer dans leurs pays pacifiés aussi. Leurs terres sont pour le moment dévastées comme le fut Troie à l’issue de terribles combats.

À l’instar d’Ulysse, le personnage d’Homère, les millions de réfugiés d’aujourd’hui ne pourront oublier leurs terres d’hier. C’est un déracinement qui n’existe que physiquement. La tête reste ailleurs. Il faut être particulièrement cynique pour brandir l’étendard de la menace de l’immigration, lorsque l’on voit la capacité d’absorption des pays arabo-musulmans, comme si l’Europe était encore aujourd’hui un eldorado économique dont tout le monde rêve! Symbole: la peur migratoire a explosé depuis la crise mondiale de 2008.

Que dire de ceux qui pensent encore que l’on quitte son pays de gaieté de cœur? Et comment ne pas penser à ceux qui restent au pays et n’ont pas eu les moyens ou la force de partir? Le retour s’il survient, sera terrible: il leur faudra reconstruire une vie après avoir tout perdu. Un semblant de mort.

Les relations euro-méditerranéennes sont en plein naufrage. L’Europe est plus économique que politique, mais en comparaison, elle est encore plus politique que sociale. Les accords se signent, les organismes se créent, les partenariats se multiplient mais en réalité, ne devrait-on pas se satisfaire de ce qui existe déjà: le partenariat Euromed, le droit international, la convention européenne des droits de l’homme et… la déclaration des droits de l’homme. Ces quatre textes, s’ils sont respectés par toutes les parties, sont encore les meilleurs garants d’un apaisement de la situation dans la région et du chemin vers la paix. Les États-membres doivent se réengager fermement pour le partenariat Euromed et la Convention européenne des droits de l’homme.

Longtemps, la stabilité dictatoriale a rassuré les Européens. Les pays arabes ont en partie pris leur destin en main, ils doivent aller jusqu’au bout et ne pas se faire confisquer les fruits d’un combat durement mené. Aujourd’hui, faire confiance en la démocratie au Moyen-Orient est une gageure, mais elle sera gage pour les Européens d’une véritable confiance en son propre système politique également. Car faut-il rappeler les propos d’Aristote qui faisait de la démocratie « le moins mauvais des régimes »? L’Europe se radicalise et n’est pas toujours un modèle de démocratie. Loin s’en faut. Il suffit de citer les dérives de la Hongrie avec le gouvernement de Viktor Orban, la montée des nationalismes et extrémismes régionaux depuis quelques années, ou la flambée du Front national en France. L’Europe doit se repenser, privilégier l’intensité et le renforcement à l’élargissement et à la dissolution. Elle doit refondre sa politique de voisinage, et trouver une issue à cette tendance à la schizophrénie: une large partie continuant à regarder vers l’est de l’Europe, une autre vers la Méditerranée. Cette divergence n’est pas incompatible mais parce que ce clivage résulte des divergences du couple franco-allemand, l’Europe doit permettre l’émergence de nouveaux pôles d’influence, d’équilibre et de décision. Il n’est pas illogique que le sort des relations de l’Europe avec la Méditerranée soit pris en main par des pays qui ont au moins enfin une frontière directe avec celle-ci.

Il est urgent de réfléchir à une nouvelle coopération entre le Nord et le Sud, totalement revue et corrigée, pour sortir de la logique du robinet et inscrire cette dynamique d’échange dans un rapport win-win pour les deux parties. Cela sous-tend bien entendu, toujours dans cette quête d’unité pour le Vieux Continent et le monde arabo-musulman, une large réflexion sur le dessein européen en Orient et le dessein oriental en Europe. Les réfugiés qui se répartissent sur le Vieux Continent sont aujourd’hui ce trait d’union. Et la résolution une solution pérenne à ce drame humain en Méditerranée constituerait à coup sûr, si elle réussit, et elle n’a d’autre choix que de réussir, un nouveau laboratoire exportable et « mondialisable » de la dignité humaine. De là sont partis les droits de l’homme et la démocratie. De là leur respect doit se poursuivre. Il n’y a pas de raison que des abîmes de la Mare Nostrum ne naissent pas à nouveau de nouveaux grands idéaux humains.

https://www.huffingtonpost.fr/sebastien-boussois/la-question-migratoire-l-enjeu-numero-des-relations-internationales-du-siecle-a-venir_a_23368168/

 

La Bosnie Herzégovine, une poudrière en puissance

La Bosnie-Herzégovine, une poudrière en puissance (OPINION)

CONTRIBUTION EXTERNE Publié le – Mis à jour le 

OPINIONS

UNE OPINION DE SEBASTIEN BOUSSOIS – Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient et relations euro-arabes. Collaborateur scientifique à l’ULB et à l’UQAM. 
 
 

Un an après avoir déposé sa candidature à l’UE, celle-ci est à examiner. Ecartée, la Bosnie-Herzégovine pourrait en effet devenir un foyer actif de contestation et de radicalisation.

Au nom de sa sécurité, l’Europe à trop regarder son rivage sud, aussi bien sur les questions de radicalisation que la question des réfugiés, a tendance à négliger le cœur de son espace géographique. Ce que l’on pourrait appeler son « heartland ». Ce cœur géographique qui s’il est contrôlé permet la mainmise sur l’ensemble plus vaste dont il fait partie. Les documentaires et les articles de presse écrite se suivent en ce moment et se ressemblent sur le risque que représente un pays comme la Bosnie Herzégovine, poudrière de l’ex-Yougoslavie, musulmane à 95 %. Pourtant, rien n’y fait.

Sarajevo n’est pas une priorité

Alors que la Croatie a intégré le club très convoité des 28, Sarajevo n’est absolument pas une priorité dans la politique de voisinage européenne. Pourquoi est-ce une erreur fondamentale de Bruxelles ? Et pourquoi devrait-on s’inquiéter ?

Premièrement, parce que le conflit qui a déchiré la région dans les années 1990 a vu se confronter des nationalismes très virulents : le rêve de grande Serbie de Belgrade s’est confronté à la résistance croate sur un terrain de guerre bosnien. Sarajevo a vécu le plus long siège de l’histoire, 4 ans, avant la fin du conflit. Entre-temps, il y eut un génocide de musulmans, reconnu comme tel par les Nations unies, et ce à de rares exceptions strictement définies par le droit international, de la population de Srebrenica par les Serbes. Près de 8 000 musulmans seront exterminés sur le champ de bataille en 1995. Les premiers djihadistes européens, au sens de ceux que nous connaissons actuellement, investiront très rapidement la région dans les années 1990, au nom d’une défense de l’islam contre l’orthodoxie serbe et son rêve de Grande Serbie qui remonte à des siècles.

Deuxièmement, la fin de la guerre et les accords de Dayton en 1995 verront la présence de la coalition menée par l’Otan et les Américains s’installer fermement dans la région pour restaurer une part de paix. Mais le symbole même de l’écrasement des musulmans en Bosnie n’a certainement pas disparu et n’a jamais été vengé. Année après année, les Etats-Unis vont se retirer.

Troisièmement, et ce parallèlement, après la fin de la guerre, Arabie saoudite et Pakistan vont investir le pays pour inonder la population de leur idéologie. Lorsque l’on se rend à Sarajevo aujourd’hui, on est immédiatement frappé par le style des mosquées flambant neuves qui n’ont rien à voir avec un style maghrébin ou « européen ». En 2011, on parlait de près de 3 000 islamistes dangereux. Aujourd’hui, les rangs vont se gonfler. L’idéologie salafiste s’est implantée dans la région, sur un terreau fertile d’humiliation et de massacres. Pour autant, aucune mosquée ne semble être sous le contrôle des salafistes. Tout le paradoxe. Il faut rappeler que l’islam des Balkans est plutôt sunnite d’inspiration libérale. Très souples avec les intégrismes, les autorités bosniennes avaient serré la vis après le 11-Septembre. Pour autant, le symbole puissant pourrait l’emporter sur la réalité molle encore à l’heure actuelle. Mais comment feront-ils face à l’arrivée des djihadistes du terrain moyen oriental qui préféreront venir ici plutôt que rentrer en France, en Belgique ou ailleurs ?

Des sites stratégiques

Daech est mort, vive Daech. Les franchises sont déjà nombreuses, depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’à l’Asie du Sud Est. Les djihadistes aiment revenir à leurs premières amours : l’Algérie, l’Afghanistan, l’Irak. Mais également sur des terrains plus neufs : c’est le cas des anciens pays décolonisés aux structures étatiques très faibles comme le Mali, mais aussi de l’Indonésie ou des Philippines. Quid des Balkans ? Beaucoup de jeunes qui ont déserté la Syrie et l’Irak, se retranchent petit à petit sur d’autres sites stratégiques qui peuvent perpétuer la cause djihadiste sur des motifs antioccidentaux. Il faut bien reconnaître que les Balkans sont encore quelque peu sous-exploités idéologiquement et symboliquement. Le génocide de Sreberenica a de quoi être encore largement réexploité pour mobiliser des centaines d’individus, ou déclencher de nouvelles vocations, qui n’auront pu accomplir leur rêve en Syrie. Ce qui est sûr c’est que contrairement à ce que certains pensent, la menace se rapproche de nous. Elle ne s’éloigne certainement pas après l’éphémère Etat islamique. Au contraire, les combattants de Daech ont prouvé qu’un début de renaissance était possible. Il suffit juste de renouveler l’opération tout autour du bassin méditerranéen en démultipliant la menace. La main-d’œuvre locale et désœuvrée en Europe ne manque pas. Rien n’a été réglé à ce stade pour rendre tous les Européens plus égaux entre eux.

Le 15 février 2016, la Bosnie Herzégovine a déposé sa candidature à l’Union européenne. Il vaudrait mieux lui accorder une attention toute particulière. Démographiquement, elle ne pèse rien au regard du vieux continent européen, mais écartée, elle pourrait devenir un foyer actif de contestation et de radicalisation. Le parallèle avec la Turquie serait peut-être trop rapide, mais intégrer la Serbie qui est passée par des phases bien compliquées en termes de violence politique et ne pas intégrer la Bosnie, serait un mauvais signal lancé aux 50 % de musulmans du pays.

« Le naufrage de la Méditerranée »

LE NAUFRAGE DE LA MÉDITERRANÉE

 

Mer fermée mais mer d’ouverture, la Méditerranée se replie malheureusement jour après jour sur elle-même depuis des années pour devenir une frontière infranchissable entre ses rives nord et sud. Berceau de l’humanité, elle semble devenir aujourd’hui un cimetière marin mais également la nécropole des relations avec l’Europe.

 

Le contexte géopolitique fracassant dans lequel est plongée la Méditerranée depuis quatre ans renvoie dos à dos Union européenne et monde arabe sur la véritable dynamique de dialogue et de coopération à adopter pour pacifier et réhumaniser cet espace unique au monde. L’image du petit Aylan Kurdi, 3 ans, mort sur les côtes turques, a fait le tour du monde et est devenu le symbole de ces millions de réfugiés qui ont fui les guerres en Syrie en Irak, mais aussi de ces milliers de Subsahariens qui tentent chaque année l’Eldorado depuis le Maghreb vers Gibraltar ou Lampedusa. L’Europe a peur et se replie. Ce livre est le récit politique de ce naufrage des relations humaines.

 

Pourtant, il faut bien comprendre que ces vagues d’immigration, qui ont aussi fait et refait l’Europe plusieurs fois dans son histoire, ne sont que le début d’un long voyage pour des millions d’individus qui fuiront non seulement les guerres engendrées par l’homme, mais également, et surtout, les changements climatiques causés par l’homme. C’est alors que les êtres humains n’auront plus d’autre choix que de redevenir solidaires s’ils veulent survivre.

 

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Sébastien Boussois est docteur en Sciences politiques, ancien conseiller scientifique de l’Institut MEDEA (Institut Européen de Recherche sur la Coopération Méditerranéenne et Euro-arabe à Bruxelles), chercheur associé au Centre Jacques Berque (Rabat/ Maroc), au REPI (Recherche et Enseignement en Politique Internationale, Université Libre de Bruxelles), à l’UQAM (OMAN- Université de Montréal), enseignant en relations internationales, conférencier et consultant en stratégie politique et communication notamment sur le Moyen-Orient et questions euro-méditerranéennes.

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Format 145X190

216 pages

EAN 9782367601144

20€

sortie nationale le 18 janvier 2018

https://www.erickbonnier-editions.com/essais/le-naufrage-de-la-m%C3%A9diterran%C3%A9e/

 

 

LE NAUFRAGE DE LA MEDITERRANEE, réédition revue et actualisée 2018

Mer fermée mais mer d’ouverture, la Méditerranée se replie malheureusement jour après jour sur elle-même depuis des années pour devenir une frontière infranchissable entre ses rives nord et sud. Berceau de l’humanité, elle semble devenir aujourd’hui un cimetière marin mais également la nécropole des relations avec l’Europe.

 

Le contexte géopolitique fracassant dans lequel est plongée la Méditerranée depuis quatre ans renvoie dos à dos Union européenne et monde arabe sur la véritable dynamique de dialogue et de coopération à adopter pour pacifier et réhumaniser cet espace unique au monde. L’image du petit Aylan Kurdi, 3 ans, mort sur les côtes turques, a fait le tour du monde et est devenu le symbole de ces millions de réfugiés qui ont fui les guerres en Syrie en Irak, mais aussi de ces milliers de Subsahariens qui tentent chaque année l’Eldorado depuis le Maghreb vers Gibraltar ou Lampedusa. L’Europe a peur et se replie. Ce livre est le récit politique de ce naufrage des relations humaines.

 

Pourtant, il faut bien comprendre que ces vagues d’immigration, qui ont aussi fait et refait l’Europe plusieurs fois dans son histoire, ne sont que le début d’un long voyage pour des millions d’individus qui fuiront non seulement les guerres engendrées par l’homme, mais également, et surtout, les changements climatiques causés par l’homme. C’est alors que les êtres humains n’auront plus d’autre choix que de redevenir solidaires s’ils veulent survivre.

 

 

Format 145X190

192 pages

EAN 9782367601144

18€

Sept raisons qui expliquent les attentats de Barcelone, paru sur le Huff Post

7 raisons qui expliquent pourquoi Barcelone est l’un des centres du djihadisme en Europe

C’est le carrefour de tous les possibles de la cause djihadiste

 20/08/2017 07:00 CEST | Actualisé 21/08/2017 09:37 CEST

SERGIO PEREZ / REUTERS
7 raisons qui expliquent pourquoi Barcelone est l’un des centres du jihadisme en Europe.

Le 17 août 2017, l’Espagne qui était épargnée jusque là par les attentats qui endeuillent l’Europe depuis plus de deux ans, n’a pas échappé à une certaine forme de destin commun. Pourquoi, ce pays, qui n’avait pas connu de violents attentats liés à l’islamisme violent sur son sol depuis les terribles attentats de Madrid à la gare d’Atocha en 2004 sur les trains de banlieue faisant 191 morts, est de nouveau touché en son coeur touristique, Barcelone? Quelques pistes de réflexion peuvent être évoquées sans être à ce jour définitives, et tant que l’enquête n’aura pas porté l’ensemble de ses fruits.

  • La première raison serait probablement de dire que les attentats aveugles, pilotés par Daech ou devancés par quelques « bons » soldats inspirés et convaincus par son idéologie, ont justement pour but d’être aveugles, de finir par toucher le plus grand nombre ou des cibles symboliques, un peu partout sur le Vieux continent. L’objectif de l’État islamique, ou ce qu’il en reste, est de parvenir à semer les graines de l’enfer où iront tous les mécréants adeptes d’un mode de vie qu’ils considèrent comme délurés; en gros, tous les pays européens. Le but ultime est de polariser nos sociétés en agitant le chiffon rouge de la guerre civile entre Européens non-musulmans et musulmans silencieux, stigmatisés pour certains, complices pour d’autres.
  • La seconde raison est peut-être la force du symbole. Daech cherche à nous plonger corps et âme dans le choc de civilisations tant fantasmé par Samuel Huntington. Le retour des « guerres de religions », dans un contexte de réenchantement spirituel du monde depuis les années 1970, qui opposeraient les musulmans aux chrétiens serait une des clés de cette transformation de la géopolitique mondiale. Si Daech en difficulté se repositionne, en développant des « franchises » en Indonésie (premier pays musulman au monde), ou dans les pays d’Afrique centrale où les tensions entre musulmans et chrétiens ont déjà provoqué le chaos (Soudan par exemple), ce n’est pas un hasard. Quant à l’Espagne? Il ne peut pas viser meilleure symbolique « catholique » que ce pays en Europe, responsable de la fin d’un des grands califats du monde arabe, celui d’Al Andalous du grand Haroun El Rachid avec la Reconquista d’Isabelle: spécificité catholique qui n’a de cesse de se renforcer en Espagne justement peut être par effet de levier. Et ce, sur la seule terre qui fut arabe en Europe.
  • Troisième raison: Barcelone, son tourisme, sa vie festive occidentale, son ouverture gay friendly bien connue, la grande cité balnéaire gay de Sitjes également réputée mondialement, font de la ville de Gaudi, un parangon de l’anti-modèle. Encore plus réputée que Madrid pour son goût de la fête, elle attire les noceurs, les adeptes des paradis artificiels comme du commerce sexuel. Le quartier de Las Ramblas où s’est déroulé l’attentat du 17 août dernier, faisant 14 morts et plus de 80 blessés, est le coeur géographique névralgique de cette vie honnie par les djihadistes. Voilà une ville parmi tant d’autres, qui symbolise un cocktail qui a de quoi largement contrarier le souhait de société mondiale purifiée de ses vices, par Daech.
  • D’un point de vue international, et c’est la quatrième raison, l’Espagne est engagée dans la coalition internationale contre Daech. Si elle ne fournit pas un appui militaire direct dans les bombardements, elle a concouru depuis 2014 à la formation en Irak de près de 20 000 militaires en envoyant 300 instructeurs. De quoi donner du fil à retordre à Daech qui, dans sa revendication de l’attentat du 17 août 2017, justifiait bien son action par l’action de l’Espagne, mais était aussi un avertissement à tous les autres pays candidats ou déjà participants à la coalition. Côté syrien, Madrid apporte son concours à celle-ci par le biais d’une aide financière importante.
  • Cinquième raison: la situation économique et sociale en Espagne depuis 2008 a mis dans la difficulté des milliers d’immigrés marocains saisonniers, donc leurs familles au Maroc ou ailleurs, venant dans le sud de l’Espagne pour participer aux récoltes. Sans préjuger à l’heure actuelle de l’étendue des profils impliqués dans la filière et ses ramifications liée à l’attentat de Barcelone, la dimension marocaine d’un certain nombre d’entre eux semble déjà ressortir: notamment avec Driss Oukabir, celui qui conduisait la fourgonnette sur Las Ramblas. Depuis la crise de 2008, on assiste en Espagne à une montée des tensions xénophobes, et notamment anti-marocaines. En effet, la mise en concurrence extrême des emplois saisonniers depuis ne fait pas que des heureux. Par ailleurs, on se souvient de ratonnades violentes en 2000 à El Jedido à la suite de l’assassinat de trois Espagnols par deux déficients mentaux marocains. Les tensions entre autochtones et Marocains sont persistantes depuis dix ans, pendant que d’autres sont restés sur le carreau et dans des conditions légales et économiques dramatiques. Certains jeunes ont probablement fermenté depuis dans leur coin et se sont retrouvés marginalisés, enfermés dans la petite délinquance, comme en Belgique d’ailleurs. Pourtant, le basculement au grand banditisme et au terrorisme est loin d’être évident: le chiffre des départs depuis l’Espagne vers la Syrie n’a été que de 70, contrairement à plus de 1000 pour la France par exemple, soit en réalité rapporté à la population des deux pays, dix fois moins: « Entre 1996 et 2012, 17 % des personnes condamnées ou mortes en Espagne dans le cadre d’activités liées au terrorisme jihadiste étaient de nationalité espagnole. Seulement 5 % étaient nées sur le sol espagnol ».
  • Cela nous conduit à notre sixième raison: la spécificité de la Catalogne. A l’image de la Flandre en Belgique, et pour expliquer la montée de la radicalisation plus importante et plus précoce côté flamand, il y a depuis longtemps une forte présence musulmane marocaine et pakistanaise à Barcelone. Les liens se sont naturellement tissés entre les 300 000 musulmans de Catalogne et le reste du continent, les dérives de certains aussi. Mais il y a un parallèle intéressant à faire entre ce qui s’est passé en Catalogne et en Flandre. La Catalogne par ses velléités indépendantistes a toujours favorisé les revendications identitaires et spécificités culturelles diverses, tout en écartant bien évidemment la valorisation des valeurs nationales républicaines. C’est ce qui s’est passé en Belgique: les associations marocaines ont été largement soutenues dans leur différence et identité. Mais la différence de politique au sujet de « l’intégration » de l’identité des Belgo-marocains entre Flamands et francophones a eu des effets pervers. Si la Flandre a davantage investi pour la dite-intégration, elle a renforcé le ferment culturel et identitaire marocain de manière imprévue et plus extrême que du côté francophone- où peu a été fait au début, misant sur une « intégration » et assimilation de fait. Ainsi, le communautarisme côté francophone s’est fait de l’intérieur, seul, et à l’aide d’agents extérieurs sans le concours initial des politiques: en Flandre par exemple, les autorités ont toujours soutenu le regroupement d’associations qui seraient des interlocuteurs privilégiés, ce qui n’a pas été pendant très longtemps le cas y compris à Bruxelles. Comme un effet pervers, le différentiel politique a donc renforcé un sentiment national non belge, alors que côté wallon et francophone, cette politique n’existant pas, on pourrait en déduire que le sentiment d’appartenance à l’identité belge a été mieux réussi. Ce qui expliquerait alors la plus grande radicalisation côté flamand et jusqu’aux premiers départs survenus essentiellement pour la Syrie depuis la ville flamande au nord de Bruxelles de Vilvoorde avant même le cas tant cité de Molenbeek? Est ce un hasard si longtemps on a qualifié la Catalogne, elle aussi nationaliste en rébellion face à Madrid, de « plaque tournante du djihadisme »? À tel point que pour la CIA dès 2010, la Catalogne était « le foyer du djihadisme européen », à la croisée du Maghreb et du coeur de l’Europe avec la France. Elle avait même ouvert un bureau d’opérations anti-djihad à… Barcelone. La politique antiterroriste en Espagne a été très active notamment à Barcelone depuis 2015 et les attentats de Paris et de Bruxelles. Depuis, l’activité des adeptes de Daech a glissé un peu plus vers le sud, notamment à Valencia et Alicante. Depuis 2012, près des 3/4 des arrestations d’islamistes radicaux qui ont eu lieu en Espagne, l’ont été en Catalogne.
  • Dernière raison et pas des moindres: les liens politiques entre l’Espagne et le Maroc découlent souvent des éléments énoncés plus haut. Ces relations ont connu des hauts et des bas. Même si un partenariat stratégique et durable existe entre les deux pays, il ne faut pas oublier que Madrid joue quand même le rôle de garde-fou à l’entrée de l’Europe. Et de un car Ceuta et Melilla, ces enclaves espagnoles en territoire marocain, représentent une porte d’entrée convoitée, et pressurée par l’immigration illégale. L’Union européenne ne parvient pas à juguler ce flux. Exemple: le 25 juillet 2017, un policier espagnol avait été agressé au couteau par un homme ayant franchi la frontière à Melilla. Deuxièmement, car le trafic de hachisch entre l’Europe et le Maroc, premier producteur mondial, passe soit par la Belgique et le port d’Anvers (…), soit par l’Espagne, où une partie de l’immigration marocaine représente un puissant relais, comme ce fut le cas en Belgique dès les années 1960. Sur le terrain de la petite délinquance, Daech a su exploiter le profil de nombre de jeunes rodés à se faufiler entre les mailles de la police. Certains ont cédé aux sirènes de l’argent et de la reconnaissance facile, par l’appel à la mort des autres ou par la leur. Barcelone devient alors la grande ville internationale incontournable sur le chemin de l’Europe pour un certain nombre de ces délinquants.

La question qui demeure, tout comme ce fut le cas à Bruxelles: pourquoi s’en prendre aux villes qui représentent pourtant pour ces filières une arrière-base idéale d’où mener d’autres opérations à l’avenir en toute discrétion malgré les opérations policières?

Du même auteur: France Belgique la diagonale terroriste, avec Asif Arif, editions Jourdan La Boite a Pandore, 2016

Tribune Le Devoir (Québec) Contrer la radicalisation passe par la lutte commune

IDÉES

Contrer la radicalisation passe par la lutte commune

4 mai 2017 | Sébastien Boussois – Chercheur en sciences politiques associé à l’ULB (Bruxelles) et formateur à Unismed (Nice), spécialiste des relations euroméditerranéennes et coauteur avec Asif Arif de «France Belgique. La diagonale terroriste» | Actualités en société
Que vise le groupe État islamique en perpétrant des attentats comme celui du 13 novembre 2015 à Paris ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les «musulmans» contre les «chrétiens».
Photo: Loic Venance Agence France-PresseQue vise le groupe État islamique en perpétrant des attentats comme celui du 13 novembre 2015 à Paris ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les «musulmans» contre les «chrétiens».

Depuis que Daech semble en déroute sur la terre de Cham, jamais le monde n’a semblé avoir été autant sous la menace aveugle de terroristes solitaires, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Afrique à l’Amérique du Nord. La réalité est que, si un territoire se fait peau de chagrin, l’idéologie qui a animé le projet du groupe État islamique a largement essaimé de façon directe ou insidieuse dans la tête de milliers de jeunes frustrés, déçus, ou en recherche d’un destin.

Les terribles attentats qui ont frappé Paris le 13 novembre 2015, Bruxelles le 22 mars 2016, sont encore dans tous les esprits des Français et des Belges, mais également des Européens. L’attentat contre la mosquée de Québec le 30 janvier 2017 a marqué un coup pour un Canada multicommunautaire. Depuis les attentats de Londres en 2005, la tolérance, voire le laxisme, à l’égard du « Londonistan » s’était éteinte. […]

La volonté de Daech de toucher au coeur nos « modèles » d’intégration, du Vieux Continent au Nouveau Monde, est claire. […]

Parce que, dans les trois pays visés, la diversité ethnique, culturelle, sociale, peut encore et doit continuer à être perçue comme une richesse. Que vise l’idéologie de Daech ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les « musulmans » contre les « chrétiens ». Quel point commun entre tous ces attentats ? Une volonté claire de provoquer une guerre civile au sein même de nos sociétés. Quelle différence ? L’endoctrinement de quelques jeunes « homegrowners » musulmans d’un côté, la folie d’un étudiant canadien aux idées nationalistes et racistes de l’autre.

Un travail quotidien

Dans un contexte de montée mondiale des populismes, panser ses plaies devient un travail quotidien pour les centaines de personnes meurtries psychologiquement par ces drames. Du côté des « professionnels », les services de sécurité comme de prévention de la radicalisation, la longue route pour permettre de mieux « penser » ces plaies est en marche.

Car il y a toutes les raisons de croire que nous ne sommes qu’au début d’une lame de fond qui germe dans nos sociétés qui semblent de moins en moins inclusives.

Parce que trop longtemps en réaction contre d’hypothétiques menaces, nous avons tout misé sur le sécuritaire et sur la stigmatisation des minorités. Et ce, au risque de détricoter des réseaux locaux importants de prévention des déviances de la post-adolescence, depuis l’école jusqu’aux services sociaux, de la protection de l’enfance jusqu’aux associations de prévention de la radicalisation (quelles qu’elles soient, des sectes comme les Témoins de Jéhovah aux familles nouvel âge qui refusent la médecine moderne et les vaccins, etc.).

En attendant, des jeunes continuent à décrocher et verront encore longtemps en Daech ou ses succursales un potentiel pour rêver d’une meilleure existence, et s’ils ne trouvent pas de vrai sens à leur vie, ils finiront par au moins en trouver un à leur mort. Pire, des illuminés de tous poils se radicalisent en fusionnant leur trouble psychologique et l’adrénaline provoquée par le déclenchement de la violence contre les autres et contre soi.

Pour lutter contre ces déviances qui peuvent rapidement virer au tragique, de nombreuses organisations de prévention de la radicalisation, timidement soutenues jusque-là par l’État, peinent à rattraper leur retard. Au Canada, à Montréal, le CPRMV (Centre de prévention de la radicalisation de Montréal menant à la violence), fort de son expérience de « désengagement » d’un certain nombre de jeunes de l’extrême droite violente, est à la pointe. Son action doit nous servir en Europe. Quand on sait que le Québec est l’État canadien qui compte le plus grand nombre de groupes d’extrême droite et que le CPRMV a fait ses preuves en la matière. Quand on sait aussi que le jeune étudiant en sciences politiques de la mosquée de Québec était un sympathisant des thèses de Marine Le Pen.

Larges déviances

Il faut que l’on comprenne aussi en Europe que la radicalisation ne touche pas que les dérives de l’islam, mais un spectre bien plus large de déviances. L’extrême droite violente en fait partie. Nos associations en Europe font un travail de pédagogie fondamental auprès du personnel public, mais également auprès des écoles, dans la prévention des dérives violentes de l’islam. […]

Nous ne sommes pas seuls et isolés et le partage d’expériences entre pays, voire entre continents, commence à faire son chemin. En juillet 2017, à Marseille, se tiendra à l’initiative d’UNISMED, soutenu par la Fondation de France et la Fondation roi Baudouin, la « Conférence euroméditerranéenne : réunir société civile, praticiens et chercheurs pour agir en amont de la radicalisation ». L’idée est de fédérer près d’une centaine d’organisations et de praticiens des deux rives de la Méditerranée pour créer un grand réseau euroméditerranéen de partage d’expériences de prévention de la radicalisation en matière d’islam violent. Car de nombreuses actions ont réussi. Il faut le dire. Et seule la prévention peut réussir à rattraper nos jeunes avant qu’il ne soit trop tard.

Les liens entre l’Europe et le Canada dans le domaine sont déjà importants. Cela prouve que, malgré des politiques d’État réticentes, la société civile est à l’avant-garde et doit être soutenue. C’est une mission de salut public et les mers doivent nous rapprocher, et non pas nous couper. Le problème est mondial, la solution le sera aussi. Pour que ces solutions ne soient pas définitivement noyées dans la peur, le rejet, les préjugés, la violence, la folie ! Et donnent le champ libre aux partis politiques populistes qui, une fois installés aux commandes de nos pays, risqueraient de parachever indirectement le souhait de Daech : enterrer ce terme considéré désormais par beaucoup comme éculé de « vouloir vivre ensemble ».

Notre urgence est donc bien de tout miser sur l’éducation, la culture, la production de contre-discours, la dynamisation des réseaux existants, la reconsidération de la question de la menace d’un point de vue euroméditerranéen et euroatlantique. C’est un défi que de (re)donner confiance à nos jeunes, de (res)susciter l’adhésion aux valeurs de la nation et de la démocratie, d’accentuer le combat contre les populismes haineux qui creusent notre tombeau. Il s’agit bel et bien en définitive de « penser » nos blessures et nos plaies, et plus uniquement de les panser en attendant le prochain drame !

DOCTEUR EN SCIENCES POLITIQUES/ CONSULTANT INTERNATIONAL/ INTERNATIONAL CONSULTANT/ RELATIONS EUROMEDITERRANEENNES