Tribune Le Devoir (Québec) Contrer la radicalisation passe par la lutte commune

IDÉES

Contrer la radicalisation passe par la lutte commune

4 mai 2017 | Sébastien Boussois – Chercheur en sciences politiques associé à l’ULB (Bruxelles) et formateur à Unismed (Nice), spécialiste des relations euroméditerranéennes et coauteur avec Asif Arif de «France Belgique. La diagonale terroriste» | Actualités en société
Que vise le groupe État islamique en perpétrant des attentats comme celui du 13 novembre 2015 à Paris ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les «musulmans» contre les «chrétiens».
Photo: Loic Venance Agence France-PresseQue vise le groupe État islamique en perpétrant des attentats comme celui du 13 novembre 2015 à Paris ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les «musulmans» contre les «chrétiens».

Depuis que Daech semble en déroute sur la terre de Cham, jamais le monde n’a semblé avoir été autant sous la menace aveugle de terroristes solitaires, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Afrique à l’Amérique du Nord. La réalité est que, si un territoire se fait peau de chagrin, l’idéologie qui a animé le projet du groupe État islamique a largement essaimé de façon directe ou insidieuse dans la tête de milliers de jeunes frustrés, déçus, ou en recherche d’un destin.

Les terribles attentats qui ont frappé Paris le 13 novembre 2015, Bruxelles le 22 mars 2016, sont encore dans tous les esprits des Français et des Belges, mais également des Européens. L’attentat contre la mosquée de Québec le 30 janvier 2017 a marqué un coup pour un Canada multicommunautaire. Depuis les attentats de Londres en 2005, la tolérance, voire le laxisme, à l’égard du « Londonistan » s’était éteinte. […]

La volonté de Daech de toucher au coeur nos « modèles » d’intégration, du Vieux Continent au Nouveau Monde, est claire. […]

Parce que, dans les trois pays visés, la diversité ethnique, culturelle, sociale, peut encore et doit continuer à être perçue comme une richesse. Que vise l’idéologie de Daech ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les « musulmans » contre les « chrétiens ». Quel point commun entre tous ces attentats ? Une volonté claire de provoquer une guerre civile au sein même de nos sociétés. Quelle différence ? L’endoctrinement de quelques jeunes « homegrowners » musulmans d’un côté, la folie d’un étudiant canadien aux idées nationalistes et racistes de l’autre.

Un travail quotidien

Dans un contexte de montée mondiale des populismes, panser ses plaies devient un travail quotidien pour les centaines de personnes meurtries psychologiquement par ces drames. Du côté des « professionnels », les services de sécurité comme de prévention de la radicalisation, la longue route pour permettre de mieux « penser » ces plaies est en marche.

Car il y a toutes les raisons de croire que nous ne sommes qu’au début d’une lame de fond qui germe dans nos sociétés qui semblent de moins en moins inclusives.

Parce que trop longtemps en réaction contre d’hypothétiques menaces, nous avons tout misé sur le sécuritaire et sur la stigmatisation des minorités. Et ce, au risque de détricoter des réseaux locaux importants de prévention des déviances de la post-adolescence, depuis l’école jusqu’aux services sociaux, de la protection de l’enfance jusqu’aux associations de prévention de la radicalisation (quelles qu’elles soient, des sectes comme les Témoins de Jéhovah aux familles nouvel âge qui refusent la médecine moderne et les vaccins, etc.).

En attendant, des jeunes continuent à décrocher et verront encore longtemps en Daech ou ses succursales un potentiel pour rêver d’une meilleure existence, et s’ils ne trouvent pas de vrai sens à leur vie, ils finiront par au moins en trouver un à leur mort. Pire, des illuminés de tous poils se radicalisent en fusionnant leur trouble psychologique et l’adrénaline provoquée par le déclenchement de la violence contre les autres et contre soi.

Pour lutter contre ces déviances qui peuvent rapidement virer au tragique, de nombreuses organisations de prévention de la radicalisation, timidement soutenues jusque-là par l’État, peinent à rattraper leur retard. Au Canada, à Montréal, le CPRMV (Centre de prévention de la radicalisation de Montréal menant à la violence), fort de son expérience de « désengagement » d’un certain nombre de jeunes de l’extrême droite violente, est à la pointe. Son action doit nous servir en Europe. Quand on sait que le Québec est l’État canadien qui compte le plus grand nombre de groupes d’extrême droite et que le CPRMV a fait ses preuves en la matière. Quand on sait aussi que le jeune étudiant en sciences politiques de la mosquée de Québec était un sympathisant des thèses de Marine Le Pen.

Larges déviances

Il faut que l’on comprenne aussi en Europe que la radicalisation ne touche pas que les dérives de l’islam, mais un spectre bien plus large de déviances. L’extrême droite violente en fait partie. Nos associations en Europe font un travail de pédagogie fondamental auprès du personnel public, mais également auprès des écoles, dans la prévention des dérives violentes de l’islam. […]

Nous ne sommes pas seuls et isolés et le partage d’expériences entre pays, voire entre continents, commence à faire son chemin. En juillet 2017, à Marseille, se tiendra à l’initiative d’UNISMED, soutenu par la Fondation de France et la Fondation roi Baudouin, la « Conférence euroméditerranéenne : réunir société civile, praticiens et chercheurs pour agir en amont de la radicalisation ». L’idée est de fédérer près d’une centaine d’organisations et de praticiens des deux rives de la Méditerranée pour créer un grand réseau euroméditerranéen de partage d’expériences de prévention de la radicalisation en matière d’islam violent. Car de nombreuses actions ont réussi. Il faut le dire. Et seule la prévention peut réussir à rattraper nos jeunes avant qu’il ne soit trop tard.

Les liens entre l’Europe et le Canada dans le domaine sont déjà importants. Cela prouve que, malgré des politiques d’État réticentes, la société civile est à l’avant-garde et doit être soutenue. C’est une mission de salut public et les mers doivent nous rapprocher, et non pas nous couper. Le problème est mondial, la solution le sera aussi. Pour que ces solutions ne soient pas définitivement noyées dans la peur, le rejet, les préjugés, la violence, la folie ! Et donnent le champ libre aux partis politiques populistes qui, une fois installés aux commandes de nos pays, risqueraient de parachever indirectement le souhait de Daech : enterrer ce terme considéré désormais par beaucoup comme éculé de « vouloir vivre ensemble ».

Notre urgence est donc bien de tout miser sur l’éducation, la culture, la production de contre-discours, la dynamisation des réseaux existants, la reconsidération de la question de la menace d’un point de vue euroméditerranéen et euroatlantique. C’est un défi que de (re)donner confiance à nos jeunes, de (res)susciter l’adhésion aux valeurs de la nation et de la démocratie, d’accentuer le combat contre les populismes haineux qui creusent notre tombeau. Il s’agit bel et bien en définitive de « penser » nos blessures et nos plaies, et plus uniquement de les panser en attendant le prochain drame !

Carte blanche Le Soir Un quinquennat décisif pour lutter contre le terrorisme

http://plus.lesoir.be/92567/article/2017-05-04/un-quinquennat-decisif-pour-lutter-contre-le-terrorisme-par-la-prevention-de-la#

Beaucoup ont pensé que le tragique attentat des Champs-Elysées survenu le 20 avril à trois jours du premier tour du scrutin présidentiel et qui a coûté la vie au policier Xavier Jugelé, renforcerait le camp des partisans de François Fillon. Ce n’était pas faute d’avoir essayé en propageant la rumeur ce soir-là que ce n’était pas un mais plusieurs attentats qui avaient eu lieu à Paris.

Les électeurs, une fois éliminé le candidat des Républicains, n’ont pas davantage renforcé le camp de Marine le Pen et c’est tant mieux. Les prévisions des sondages n’ont pas été bouleversées et les électeurs ont plébiscité Emmanuel Macron, qui a, en moins de trois ans, fait une percée fulgurante sur la scène nationale, dans un contexte permanent de risque terroriste.

Le lendemain de l’attentat, il déclarait pourtant devant les micros de RTL : «  Je ne vais pas inventer un programme de lutte contre le terrorisme dans la nuit  ». Y a-t-il de quoi s’inquiéter face à une candidate du FN qui trouve justement celui qui est finalement bien arrivé en tête du premier tour un peu «  faiblard  » sur ces questions de sécurité pour les Français face au « terrorisme islamiste » ? Quel est son plan exact en la matière s’il est élu président le 7 mai ? Lucide, il déclarait comme un fait que «  cette menace fera partie du quotidien des prochaines années  ». Le 4 février 2017, Emmanuel Macron livrait ses propositions en termes de lutte contre le terrorisme : «  Notre combat ce sera celui de la liberté  » avait-il déclaré lors de son meeting à Lyon. Il faut augmenter le budget de la défense pour le porter à un budget équivalent à 2 % du PIB, recrutement de 10.000 fonctionnaires, renforcement des capacités du renseignement territorial, création d’une police de sécurité quotidienne, renforcement de la coopération entre les services de police des Etats membres de l’UE. Quid en termes de prévention ? A ce stade pas grand-chose.

Développer des outils à l’école, sur internet, dans les quartiers

En avril 2017, le candidat Macron révélait son plan de lutte contre le terrorisme sur internet : lutte contre la propagande daeshiste et accès des autorités aux données chiffrées (notamment en contraignant les messageries instantanées à fournir à l’État leurs clés d’accès). En effet, Macron visait le rôle des nouvelles technologies dans la contagion des idées djihadistes sur nos territoires virtuels et réels, appelant à un plus grand contrôle sur les messageries instantanées.

C’est un début mais la menace islamiste ne s’enrayera pas en maintenant uniquement l’état d’urgence et le tout-sécuritaire, mais bien en privilégiant la prévention de la radicalisation par divers outils à l’école, dans les quartiers, sur internet, en prison.

Pour cela, il faut donner tous les moyens possibles aux associations et aux organismes de prévention qui travaillent en local et dans une articulation avec le national. Le dernier rapport sénatorial de 150 pages déposé par Jean-Marie Bockel et Luc Carvounas le préconise largement. Or, les rapporteurs dénoncent entre 2016 et 2017 un ralentissement de la proportion des budgets liés à la prévention de la radicalisation dans l’enveloppe globale du FIPD, le Fonds interministériel de prévention de la délinquance : en effet, si l’enveloppe consacrée à la prévention de la radicalisation augmente (de 9 à 15,1 millions d’euros entre 2016 et 2017), le pourcentage des crédits alloués à la prévention sur l’ensemble des crédits destinés à la lutte contre la radicalisation pas : «  En effet, en 2016, les crédits destinés à la prévention de la radicalisation représentaient 48 % de l’enveloppe consacrée à la lutte contre la radicalisation et le terrorisme, alors qu’en 2017 cette proportion dépasse à peine les 30 %  ». (1)

Réajuster les propositions

Défendre la prévention est un combat permanent. Il faut suivre cela de près car beaucoup voient la prévention comme un travail de trop longue haleine sans résultats immédiats. D’autant que nous sommes paraît-il à l’heure de la post-vérité, c’est-à-dire à un moment où les politiques orientent les débats vers la stimulation des émotions populaires plutôt que de les calmer ; ce qu’elles engendrent de contre-vérités l’emporterait alors sur la réalité. La réalité augmentée de ces passions décuplées devient alors vérité.

En plébiscitant Macron et Le Pen, les Français semblent partagés entre l’idée que le FN répondra à leurs peurs et de l’autre qu’En Marche ! les ramènera à la raison. L’un est populiste, l’autre ne l’est pas. Volontairement ou pas, il n’a pas surjoué la carte du risque terroriste. Mais l’inciter à prévoir davantage en termes de prévention ne signifie pas brandir les peurs !

Après celui des Champs-Eysées, le risque d’un nouvel attentat dans l’entre-deux tours reste plausible. Peut-il bouleverser la donne en faveur d’une candidate populiste plus ferme sur le sujet ? Avec le « Tous contre Le Pen », cela est peu probable. Mais c’est un risque présent pour les indécis, les déçus du scrutin du 23 avril, pour ceux qui rejettent le vote utile. Le peuple serait-il encore à même d’entendre les recommandations de leurs candidats déchus ? En tout cas les deux finalistes devront réajuster leurs propositions mais pas uniquement en termes de sécuritaire.

Emmanuel Macron doit renforcer son arsenal préventif et c’est là dessus qu’il peut se démarquer et rassurer. On ne sait que trop qu’il vaut mieux prévenir que guérir. C’est la seule solution et le travail local quotidien en faveur des jeunes doit avoir de plus grands moyens. Il y a peu de risque toutefois que Marine Le Pen gagne le second tour de l’élection présidentielle mais si le futur Président Macron ne met pas en application le duo sécurisation et prévention, les cinq années à venir, dans un contexte international des plus flambants, risquent bien d’être un chemin de croix qui ne favorisera à terme que l’extrême droite qui se préparerait alors de beaux jours pour 2022.

* Sébastien Boussois est coauteur, avec Asif Arif, de France Belgique, la diagonale terroriste (éd. La Boîte à Pandore, octobre 2016), préfacé par Marc Trévidic. (1) Voir rapport d’information nº483, p.93.