Interview pour le Nouvel Observateur le 6 août 2015 « Le second canal de Suez »

Egypte : le pari fou du deuxième canal de Suez

Comme Nasser autrefois, le président égyptien Al-Sissi inaugure un deuxième canal de Suez, qui, espère-t-il, le fera à son tour entrer dans l’Histoire.

Les premiers bateaux traversent le deuxième canal canal de Suez avant le jour officiel de l'inauguration le 6 août 2015. KHALED DESOUKI (AFP)Les premiers bateaux traversent le deuxième canal canal de Suez avant le jour officiel de l’inauguration le 6 août 2015. KHALED DESOUKI (AFP)

Un deuxième canal de Suez ? L’idée paraît peut-être saugrenue, et pourtant le président égyptien Al-Sissi inaugure ce jeudi 6 août un projet pharaonique lancé il y a tout juste un an. Initialement prévu pour 2017, ce nouveau canal, long de 72 kilomètres, a été construit au pas de charge. Parallèle au premier, il devrait permettre une double circulation des navires porte-conteneurs, une réduction du temps de parcours et une augmentation du trafic. Aujourd’hui, environ 50 bateaux circulent chaque jour ; dès le 6 août ce nombre pourra doubler. L’intensification des flux passant par le double canal de Suez rapportera, selon les estimations du Caire, 13,2 milliards de dollars par an d’ici 2023.

Financé par un appel aux dons

Alors que la situation économique est déplorable, comment ce projet qui a coûté pas moins de 9 milliards de dollars a-t-il été financé ? Le président al-Sissi a misé sur un effort collectif et national en lançant un appel aux dons. Stratégie gagnante puisque 80% du projet a été financé par des particuliers, grâce à l’achat de bons d’investissements vendus par l’Etat, quand seulement 20% ont été financés par des entreprises.

Succès à la fois politique et social, il montre l’engagement et l’espoir des citoyens dans ce projet, souligne Sébastien Boussois, chercheur associé à l’ULB (Université Libre de Bruxelles) et spécialiste du Moyen-Orient:

Les Egyptiens espèrent que cette rentrée d’argent monumentale sera réinjectée pour résoudre les problèmes sociaux et financer une large démocratisation. »

Dans les pas de Nasser

La nationalisation du Canal de Suez par Nasser en 1956 a marqué un premier pas vers l’indépendance économique de l’Egypte vis-à-vis des Occidentaux. Jusqu’alors détenu à 44% par les Britanniques, sanationalisation a permis à l’Egypte de relancer la croissance. Véritable atout commercial et stratégique, en reliant deux mers, la mer Rouge et la Méditerranée, et trois continents, l’Asie, l’Europe et l’Afrique du Nord, c’est l’un des canaux les plus empruntés du commerce maritime mondial. Il rapporte ainsi 5 milliards de dollars par an au Caire. Comme Nasser autrefois, Al-Sissi met donc tous ses espoirs dans son canal.

Sauf que l’instabilité politique que connaît l’Egypte depuis la chute d’Hosni Moubarak en 2011 inquiète les investisseurs étrangers et les touristes. En 2014, 9,9 millions de touristes ont visité le pays, contre plus de 14 millions en 2010. La croissance n’atteint que 2% du PIB, et le taux de chômagestagne autour de 13%.

Un remède à la crise économique ?

C’est pourquoi, selon le chercheur Sébastien Boussois :

La construction du deuxième canal résulte d’une simple raison économique : résoudre un problème fondamental qui est la crise économique et sociale extrêmement violente en Egypte. »

Si l’on ne parle que de lui, ce chantier s’inscrit en réalité dans un projet beaucoup plus vaste : la création d’une véritable vallée technologique de renommée mondiale, grâce à la construction de ports et d’entrepôts, et à l’implantation d’entreprises autour du canal. Le but est de donner naissance à une région compétitive et stratégique pour relancer la croissance et créer de nouveaux emplois. Ce projet doit être financé par des investisseurs étrangers, mais encore faut-il les convaincre.

Un canal pas écologique

Un rapport publié dans la revue « Biological Invasions » (« Double trouble : the expansion of the Suez Canal and marine bioinvasions in the Mediterranean sea »), s’inquiète toutefois de l’impact environnemental d’un tel projet. L’empreinte écologique des deux canaux n’a jamais été évaluée par les autorités égyptiennes. Or, ils menacent l’écosystème et l’activité humaine en Méditerranée.

Selon les scientifiques, plus de 350 espèces arrivées par le premier Canal de Suez dans la Méditerranée depuis sa construction sont nocives, toxiques et représentent une menace pour la santé humaine. Manifestement, Al-Sissi compte se tailler une place sur la scène internationale sans se soucier des préoccupations environnementales.

Détourner l’attention des tensions sécuritaires

En revanche, le président égyptien souhaite montrer qu’il n’y a pas que la guerre contre Daech en Egypte. C’est le message qu’il veut faire passer. Face à la menace terroriste qui pèse sur l’Egypte depuis 2013 dans la région du Sinaï, l’ouverture du deuxième canal est aussi un moyen de souligner les efforts de reconstruction du pays. Alors que le pays est régulièrement frappé par des attaques islamistes – dernier en date, le procureur général du Caire Hicham Barakat a été assassiné dans la capitale lors d’un attentat à la bombe le 29 juin 2015 -, le canal permet de détourner l’attention et de promouvoir les atouts de la région en faisant oublier la guerre contre l’Etat islamique.

Surtout, « l’ouverture du deuxième canal de Suez est un moyen d’asseoir de manière internationale son image », conclut Sébastien Boussois. Un projet d’Al-Sissi pour Al-Sissi ? Faire valoir sa capacité à diriger un pays, s’imposer en nouveau Nasser, voilà son objectif. Mais le pari est risqué. Il n’y aura pas de vallée technologique sans sécurité politique.

Sandrine Wastiaux